Je suis un
étranger. Partout où je passe. Apatride volontaire. Mais je n’oublie pas mes
racines. Ce socle précieux qui t'aide à grandir. A un moment donné, il faut
savoir s’en détacher. La main calleuse du patriarche qui t’accompagnait lors de
tes premiers pas vient se poser sur ton épaule d’homme du clan. Comme un
passage de témoin. Larguez les amarres.
Je suis un
étranger. Partout où je passe. Je suis un indigène de l’enfer de vos villes.
Plutôt de vos bidonvilles. Un matin aux aurores, j’ai quitté ce triste miroir
aux funestes alouettes sans me retourner. Pour une maison mobile. Une caravane
sur l’eau. Pas de chant de sirène mais un simple rafiot toujours pointé vers
l’horizon. Joli vocable que l’horizon. Cette idée d’infini à portée de voile.
Prendre la mer. Je sais déjà que c’est elle qui finira un jour par me prendre.
Qu’elle soit d’huile ou déchaînée, mon embarcation trace en ses flancs ce
sillon d’écume. Vers l’inconnu. Vers l’aventure. Vers chez moi.
Je suis un
étranger. Partout où je passe. Même si je viens à ta rencontre. Tu me vois
souvent comme un naufragé de nulle part, un échoué en transit. « Parce que
vous pouvez pas rester là, M’sieur ! ». Un vaurien parasite de ton
système. Mais le mien est tout autre. Je n’ai qu’une parole. A l’instar de ce
que tes pairs appelaient les voyous d’antan. Je garde cela précieusement.
Héritage des miens. Le sens noble de la parole donnée s’est noyé dans tes
prétendues ères de communication. Je suis fier de ma route. Chemin parfois de
traverse, j’en conviens. Mais je ne réclame pas ta pitié. Ni ne souhaite te
faire peur. Et tu ne m’impressionnes pas. Avec tes grands airs de propriétaire
terrien. Je viens pour le partage. Pas de biens, tu te doutes. Le cœur et
l’amitié comme uniques trésors. Un peu de chaleur humaine dans la froideur de
nos existences.
Je suis un
étranger. Partout où je passe. Mes vêtements trempés sèchent au coin du
brasero. Des flammes sur le quai d’un port de fortune. Qui embrasent le ciel.
Bien mieux que n’importe quel phare au bout de la jetée. Mémoire de ces feux
qui dansent jusqu’au bout de la nuit et dans lesquels j’aperçois, certains
soirs, crépiter les éclats de rire de ce môme. Et les larmes perlant sur les
joues de celle qui pensait me retenir. Silence empreint de pudeur. Car je n’ai
rien vu. Comme bien souvent. Le regard franc, jamais de biais. Ce que l’on m’a
transmis. L’Honneur de l’Homme debout. Mais la fierté, cet orgueil mal placé
quand on évoque les sentiments amoureux, procure parfois de vilaines œillères.
Je suis un
étranger. Partout où je passe. Je n’ai que faire de tes frontières. Quand saisiras-tu
que ce découpage virtuel cautionne l’idée d’appartenance donc par corrélation,
d’exclusion ? Mon pays est l’univers. Je suis sans papiers, sans domicile
fixe, sans droit de vote, mais mon statut est gravé au fronton de tes écoles et
de tes mairies. Je suis libre, ton égal, à jamais en quête de fraternité. Salut à toi, ô mon
frère.