Les caravanes sont de retour dans ma ville. Le chapiteau fièrement
dressé comme le drap de dessus d’un octogénaire hospitalisé pour surdose de
viagra absorbé. Le charme désuet des rangées de bancs inconfortables autour de
la piste ensablée. Mes princesses ne me demandent jamais de les emmener au
cirque. Je leur fais toujours la surprise. Viendra le jour où elles feindront de croire que c’est le froid voire une conjonctivite passagère qui
humidifie les yeux de leur paternel quand je les observe en douce
applaudir aux exploits des trapézistes et autres jongleurs dans le halo
des projecteurs.
Que veux-tu, lecteur sans cœur, le plus beau métier du monde, c’est
Clown. Parfaitement, avec un « C » majuscule. Parce que ce terme est
devenu tellement péjoratif voire insultant dans ta bouche. Pauvre idiot. Je te
botterais volontiers le derrière à l’aide de mon 86 fillette. Et puis non. Une
simple giclée de flotte dans ton œil bovin issue de la grosse marguerite (pas
la vache, la fleur, espèce de con génital) qui orne mon revers de veston
multicolore.
Les augustes me poursuivent depuis tout môme. Ou je leur cours après.
Va savoir. La panoplie et le nez rouge, comme premier paravent de ma timidité
de jeune bambin. Puis l’assurance provocatrice et rebelle des clowns
électriques de feu OTH ou du joyeux merdier des Béru. Enfin, l’âge aidant,
l’humour grinçant comme politesse du désespoir. « Il faut se méfier des
clowns, ils disent parfois des choses pour rigoler ». Bien jeté, Guy Bedos
lors d’un passage au… cirque d’Hiver.
Le bon clown est facilement reconnaissable. Un travail d'orfèvre remis
chaque jour sur le métier. Une palette gestuelle aérienne. Noureev revisité par
Chaplin. Rien de plus difficile que de jouer la gaucherie adroitement. Le clin
d'œil complice qui laisse place à la grosse larme roulant dans la sciure. Un
éventail de sons émis qui se veut sobre. Pas du rire forcé, bien gras. Non, de
l’élégant, du subtil, du sous entendu. Mais riche en couleurs. Bouquet final de
feu d’artifice. Virez moi ces mièvres pastels. Et la prise de risques à chaque
représentation. En cela, le clown rejoint son cousin acrobate. Roulement de
tambour, perché sur le fil de l'humour, sans filet, du vide au bide, seule la
première lettre diffère. Tout un art, je te dis.
Gloire soit rendue également à celui qui trimbale sa dégaine burlesque
et hirsute dans les couloirs lugubres d’hôpitaux pour mômes. Des éclats de rire
comme un instant de répit dans la souffrance du quotidien. La plus belle des
récompenses.