Dix minutes. Déjà
dix longues minutes que Léo Marchioni patientait à la terrasse du Caf’ des Fac’
devant une Guinness plus opaque que les Ray Ban qu’il portait. Du premier coup
d’œil, il reconnut l’homme avec qui il avait rencard. Le quidam arborait une
démarche conforme à l’annonce que Marchioni avait passée dans le Progrès :
«Rech. H, quarantaine, présentant forte claudication pour figuration film TV,
bonne rém. »
- Bonjour. Je suis
la personne avec qui vous avez rendez-vous, se présenta Léo en tendant la main
au passage du boiteux.
- Enchanté. Paul
Rouvard, répondit l’homme en se déhanchant pour prendre une chaise à une table
voisine vide de tout client.
Marchioni passa
commande auprès du loufiat et fixa le postulant :
- Vous voudrez bien m’excuser mais j’ai oublié lors de
mon appel, de requérir votre profession. Ce n’est pas indiscret ?
- Pas du tout. J’ai trimé pendant quinze balais comme
mécano sur les locomotives aux ateliers de la Saulaie à Oullins. Un accident
stupide m’a laissé sur le carreau avec une guibole raide comme la justice.
Comme je vous l’ai dit, j’épluche régulièrement la rubrique emploi des canards
pour mettre du beurre dans les épinards. Votre petite annonce est une véritable
aubaine.
Le garçon revint avec un demi sans faux col et s’esquiva
après que Léo eut réglé les consommations pour ne plus être interrompu.
- Je vais tenter d’être bref, dit Marchioni, je vous ai
berné au téléphone l’autre soir. Je ne bosse pas pour le petit écran. Je sors de
taule et je suis sur un coup. Vous ne savez pas mon nom et cela ne vous
servirait à rien. La seule chose qui doit vous préoccuper est de savoir si vous
voulez gagner sans risque trois mille euros en une demi-heure de temps.
Maintenant, vous me dites banco et je vous expose de quoi il retourne ou l’on
se quitte après que vous ayez sifflé votre pression. Alors ?
Devant le visage déterminé de son interlocuteur, Rouvard
hésita un laps de temps infime. Le deal proposé par le malfaiteur caché
derrière ses lunettes noires lui inspirait, sans savoir pourquoi, davantage de
confiance que de crainte.
- Vous ne le regretterez pas, répondit Léo au hochement
de tête confirmant l’accord de l’ex-cheminot. Ecoutez bien la marche à suivre
car vous n’aurez aucun écrit à votre disposition. L’ancien taulard extirpa de
la poche intérieure de sa veste en cuir une enveloppe kraft et la posa devant
lui.
-Vous trouverez à l’intérieur mille euros d’acompte et
une clef de contact. Votre job sera d’amener une voiture d’un point à un autre
et basta! Le véhicule est une BMW noir métallisé qui sera stationnée quai
Claude Bernard, sur le parking en face des Facultés. En partant d’ici, vous
pourrez faire un repérage, c’est à six cent mètres avant le pont de
l’Université. Demain matin, à six heures précises, vous prendrez le volant du
coupé sport et vous vous rendrez à l’adresse programmée dans le GPS. Pas
d’excès de vitesse ni de prise de risques et tout devrait bien se passer. Vous
avez vingt à vingt cinq minutes de route en fonction de la circulation. Vous ne
quittez pas le centre ville donc aucun souci pour rentrer chez vous. Les deux
mille euros restants seront déposés sous quinze jours dans votre boîte aux
lettres à l’adresse que vous m’avez fournie lors de notre prise de rendez-vous.
Dernier point: pas d’entourloupe possible, je sais où vous trouver s’il vous
prenait l’idée de reculer au dernier moment. Des questions ?
L’apprenti gangster fit à haute voix un rapide
récapitulatif des instructions. Tout était correctement consigné dans sa
mémoire. Son unique point d’interrogation portait sur le propriétaire du
véhicule qui aurait pu le surprendre. Marchioni dissipa ses doutes:
- Personne dans le secteur ne connaît le possesseur de la
Béhème. Ce gars est parti pour un long séjour à l’ombre, si vous me suivez...
Afin de conforter l’ancien mécano, Léo l’éclaircit
succinctement sur la manière dont il s’était procuré un double de la clef par
un garagiste peu scrupuleux chargé de la révision du bolide teuton.
Tout étant calé pour le lendemain, Rouvard s’éclipsa
après avoir serré la main du malfrat confirmé. Ce dernier alluma une blonde,
patienta quelques instants, s’extirpa de sa chaise et tourna brusquement à
l’angle du bar pour s’engouffrer dans la rue Jaboulay.
Le lendemain…
«Bonjour, il est huit heures, vous êtes bien sur RTC. Les
informations de notre antenne lyonnaise. Une violente explosion s’est produite
tôt ce matin sur les quais du Rhône aux abords de la Faculté Lyon II. Un
riverain qui promenait son chien sur le bas port a légèrement été blessé. Le
témoin a indiqué, aux pompiers rendus sur place, avoir aperçu un homme, boitant
fortement, en train de monter à bord d’une BMW noire. Quelques secondes plus
tard, une forte déflagration a eu lieu, causant la destruction totale du
véhicule et par la même le décès du chauffeur.
Après les premières investigations, les enquêteurs
songent à un règlement de comptes entre voyous. Le conducteur du modèle sport
de la célèbre marque allemande pourrait être Léo Marchioni, bien connu des
services judiciaires, impliqué et condamné dans le fameux braquage de la
Société Générale d’Annecy en mai 1998 dont le butin n’a jamais été retrouvé.
Marchioni, grande figure du banditisme lyonnais, était surnommé «la Rotule» par
ses ex codétenus suite à une balle reçue dans le genou lors de la fusillade précédant son
interpellation par les forces de l’ordre.»
Nonchalamment, le batelier coupa sa radio. Bien loin de
s’imaginer que le passager solitaire qui arpentait le pont de la Camargue en
claudiquant, venait de s’offrir la liberté. Derrière les Ray Ban fouettées par
de maigres embruns, le truand laissait ses pensées vagabonder au gré des
reflets scintillants du Rhône. Désormais, son destin allait se muer en un long
fleuve tranquille.