vendredi 16 novembre 2012

Un long fleuve (pas si) tranquille


Dix minutes. Déjà dix longues minutes que Léo Marchioni patientait à la terrasse du Caf’ des Fac’ devant une Guinness plus opaque que les Ray Ban qu’il portait. Du premier coup d’œil, il reconnut l’homme avec qui il avait rencard. Le quidam arborait une démarche conforme à l’annonce que Marchioni avait passée dans le Progrès : «Rech. H, quarantaine, présentant forte claudication pour figuration film TV, bonne rém. »
- Bonjour. Je suis la personne avec qui vous avez rendez-vous, se présenta Léo en tendant la main au passage du boiteux.
- Enchanté. Paul Rouvard, répondit l’homme en se déhanchant pour prendre une chaise à une table voisine vide de tout client.
Marchioni passa commande auprès du loufiat et fixa le postulant :
- Vous voudrez bien m’excuser mais j’ai oublié lors de mon appel, de requérir votre profession. Ce n’est pas indiscret ?
- Pas du tout. J’ai trimé pendant quinze balais comme mécano sur les locomotives aux ateliers de la Saulaie à Oullins. Un accident stupide m’a laissé sur le carreau avec une guibole raide comme la justice. Comme je vous l’ai dit, j’épluche régulièrement la rubrique emploi des canards pour mettre du beurre dans les épinards. Votre petite annonce est une véritable aubaine.
Le garçon revint avec un demi sans faux col et s’esquiva après que Léo eut réglé les consommations pour ne plus être interrompu.
- Je vais tenter d’être bref, dit Marchioni, je vous ai berné au téléphone l’autre soir. Je ne bosse pas pour le petit écran. Je sors de taule et je suis sur un coup. Vous ne savez pas mon nom et cela ne vous servirait à rien. La seule chose qui doit vous préoccuper est de savoir si vous voulez gagner sans risque trois mille euros en une demi-heure de temps. Maintenant, vous me dites banco et je vous expose de quoi il retourne ou l’on se quitte après que vous ayez sifflé votre pression. Alors ?
Devant le visage déterminé de son interlocuteur, Rouvard hésita un laps de temps infime. Le deal proposé par le malfaiteur caché derrière ses lunettes noires lui inspirait, sans savoir pourquoi, davantage de confiance que de crainte.
- Vous ne le regretterez pas, répondit Léo au hochement de tête confirmant l’accord de l’ex-cheminot. Ecoutez bien la marche à suivre car vous n’aurez aucun écrit à votre disposition. L’ancien taulard extirpa de la poche intérieure de sa veste en cuir une enveloppe kraft et la posa devant lui.
-Vous trouverez à l’intérieur mille euros d’acompte et une clef de contact. Votre job sera d’amener une voiture d’un point à un autre et basta! Le véhicule est une BMW noir métallisé qui sera stationnée quai Claude Bernard, sur le parking en face des Facultés. En partant d’ici, vous pourrez faire un repérage, c’est à six cent mètres avant le pont de l’Université. Demain matin, à six heures précises, vous prendrez le volant du coupé sport et vous vous rendrez à l’adresse programmée dans le GPS. Pas d’excès de vitesse ni de prise de risques et tout devrait bien se passer. Vous avez vingt à vingt cinq minutes de route en fonction de la circulation. Vous ne quittez pas le centre ville donc aucun souci pour rentrer chez vous. Les deux mille euros restants seront déposés sous quinze jours dans votre boîte aux lettres à l’adresse que vous m’avez fournie lors de notre prise de rendez-vous. Dernier point: pas d’entourloupe possible, je sais où vous trouver s’il vous prenait l’idée de reculer au dernier moment. Des questions ?
L’apprenti gangster fit à haute voix un rapide récapitulatif des instructions. Tout était correctement consigné dans sa mémoire. Son unique point d’interrogation portait sur le propriétaire du véhicule qui aurait pu le surprendre. Marchioni dissipa ses doutes:
- Personne dans le secteur ne connaît le possesseur de la Béhème. Ce gars est parti pour un long séjour à l’ombre, si vous me suivez...
Afin de conforter l’ancien mécano, Léo l’éclaircit succinctement sur la manière dont il s’était procuré un double de la clef par un garagiste peu scrupuleux chargé de la révision du bolide teuton.
Tout étant calé pour le lendemain, Rouvard s’éclipsa après avoir serré la main du malfrat confirmé. Ce dernier alluma une blonde, patienta quelques instants, s’extirpa de sa chaise et tourna brusquement à l’angle du bar pour s’engouffrer dans la rue Jaboulay.

Le lendemain…

«Bonjour, il est huit heures, vous êtes bien sur RTC. Les informations de notre antenne lyonnaise. Une violente explosion s’est produite tôt ce matin sur les quais du Rhône aux abords de la Faculté Lyon II. Un riverain qui promenait son chien sur le bas port a légèrement été blessé. Le témoin a indiqué, aux pompiers rendus sur place, avoir aperçu un homme, boitant fortement, en train de monter à bord d’une BMW noire. Quelques secondes plus tard, une forte déflagration a eu lieu, causant la destruction totale du véhicule et par la même le décès du chauffeur.
Après les premières investigations, les enquêteurs songent à un règlement de comptes entre voyous. Le conducteur du modèle sport de la célèbre marque allemande pourrait être Léo Marchioni, bien connu des services judiciaires, impliqué et condamné dans le fameux braquage de la Société Générale d’Annecy en mai 1998 dont le butin n’a jamais été retrouvé. Marchioni, grande figure du banditisme lyonnais, était surnommé «la Rotule» par ses ex codétenus suite à une balle reçue dans le genou  lors de la fusillade précédant son interpellation par les forces de l’ordre.»

Nonchalamment, le batelier coupa sa radio. Bien loin de s’imaginer que le passager solitaire qui arpentait le pont de la Camargue en claudiquant, venait de s’offrir la liberté. Derrière les Ray Ban fouettées par de maigres embruns, le truand laissait ses pensées vagabonder au gré des reflets scintillants du Rhône. Désormais, son destin allait se muer en un long fleuve tranquille.