Manifestation (nom féminin) : rassemblement, défilé de personnes,
organisé, en un lieu donné, sur la voie publique, ayant un caractère
revendicatif ou symbolique. Ouais. J’ai voulu organiser la mienne. Un bide. Pourtant,
c’était la seule cause pour laquelle j’étais prêt à me déplacer, prendre l’air
au beau milieu de mes contemporains protestataires. Abolir la Mort. Pour tous. Toi aussi, lecteur.
Le minimum non négociable étant l’acharnement thérapeutique pour mes ennemis. Sacré
challenge, non ? Loin devant les autres débats chimériques dont nous
sommes abreuvés. Exemple : le mariage pour tous. Honorable intention, ok,
mais hormis un défilé d’avocats spécialisés dans le divorce, je ne distingue
pas d’autres vrais bénéficiaires. Bref. Je décide donc du parcours sans en
informer la préfecture. Jamais compris ça. Tu veux faire chier le monde et
planter la zone pour que les autres remarquent ta présence et la défense de tes
idées, tu ne vas pas te précipiter dans le premier commissariat venu pour en indiquer l’itinéraire. Demander
l’autorisation d’être en colère ici et maintenant. Non mais franchement ?
Dans le cas qui me préoccupait, j’avais choisi les allées du cimetière
de ma commune. Avec dissolution du cortège au crématorium juste après le verre
de l’amitié et autres petits fours. Original et cohérent, non ? Sans
parler que, question animation, les macchabées devaient être aux anges de voir
autre chose que les coutumières gueules d’enterrement. Au final, une
participation en demi-teinte. D’après la police venue m’interpeller, j’étais
seul. D’après l’organisateur, j’étais cinq cent mille. Je te communique les
affluences, Monsieur-je-sais-tout, afin que tu comprennes une bonne fois pour
toutes que la moyenne traditionnellement calculée lors d’un cortège peut être
parfaitement tronquée. L’interprétation des chiffres, vaste fumisterie qui
prêterait à rire si le commun des politiques n’en faisait pas la principale
justification de son métier d’imposteur. De plus, les plus grandes
manifestations nationales, c’est combien de clampins ? Un million ?
Deux millions ? Allez trois millions, les jours non fériés, hors vacances
scolaires. Faut pas déconner non plus. Madame-pas-contente-et-fière-de-l-être
ne va pas annuler son séjour paradisiaque à Ibiza pour la défense d’un idéal
hors normes de Bastille à Nation. Donc, soyons fous, va pour trois millions.
Soit moins de 5% de la population hexagonale. Taux énorme si tu es du côté des
frondeurs, ridicule si tu considères que les mêmes contestataires sont des
moutons venus soutenir l’establishment en place. On marche mais on n’avance
pas.
Alors je vous vois venir. Comment exprimer son mécontentement autrement
que par le biais de la manif et du bulletin de vote, hauts symboles de la
naïveté pour le pirate ? Y’aurait bien la guérilla urbaine. Mais j’ai
égaré la recette de M. Molotov et la rubrique coktails de Marmiton.com ne semble
pas à jour. Puis je cours bientôt aussi vite qu’un gastéropode asthmatique
charriant Lance Armstrong dans sa coquille. Mais d’autres s’en chargeront. Que
les mômes me laissent le temps d’écluser sur le Bon Coin le stock de pancartes
et banderoles de mon ultime manif. Besoin de thunes. Je dois repartir. Hisser
les voiles. L’horizon m’attend. Durant mon absence, fidèle
abonné, merci de ne pas organiser une marche blanche en hommage à mes écrits
sur fonds noir. Ce serait déplacé. En outre, le gardien du cimetière a des
consignes du Maire. Gaffe.