samedi 21 mars 2020

Patchwork de 43 morceaux mode franc-comtoise

Avec mon parachute en torche
Et ma gueule de Caterpillar
Paraît qu'je viens d'une catastrophe
Mais les dieux sont pas très bavards

J'étais la sainte Vierge des paumés
La p'tite infirmière des fantômes
J'raccommodais les yeux crevés
J'rafistolais les chromosomes

Et nous avions des gueules à briser les miroirs
A ne montrer nos yeux que dans le contre-jour
Mais entre deux délires, entre deux idées noires
Nous étions les plus beaux, nous vivions à rebours

Si un jour je r'trouve la mémoire
Et deux trois bières pour ma moquette
J'balancerai à la série noire
Un truc à faire chialer Hammett

J'ai quelque mauvais don d'acrobaties verbales
Surtout les soirs d'hiver quand j'suis black et d'équerre
Tel un douanier Rousseau du graffiti vocal
J'fais des bulles et des rots en astiquant mes vers

J'ai ma bombe à étrons et j'ai mes Droits de l'Homme
Et j'ai ma panoplie de pantin déglingué
Et j'ai ces voix débiles qui m'gueulent dans l'hygiaphone
Ne vous retournez pas la facture est salée

Et je cherche un abri sur une étoile occulte
Afin d’me tricoter des œillères en catgut
Je m’arracherais bien les yeux mais ce serait malveillance
Vu que j’ai déjà vendu mon cadavre à la science

Les mollards sous les papillons
L'hémoglobine sur mes stigmates
Ma treille bouffée par les morpions
Et ce putain de soleil qui me délatte

Je me sens coupable de garder mes lunettes noires de vagabond solitaire,
Alors que la majorité de mes très chers compatriotes ont choisi de remettre
Leurs vieilles lunettes roses à travers lesquelles on peut voir
Les pitreries masturbatoires de la sociale
En train de chanter c'est la turlute finale !

Manipulez-vous dans la haine
Et dépecez-vous dans la joie
Le crapaud qui gueulait: "je t'aime"
A fini planté sur une croix !

Et les voila partis vers d'autres aventures,
Vers les flèches où les fleurs flashent avec la folie
Et moi je reste assis les poumons dans la sciure
A filer mes temps morts à la mélancolie.

Pendant que mes ennemis amnistient leur conscience
Que mes anciens amis font tomber leur sentence
Les citoyens frigides tremblent dans leur cervelles
Quand les clochards lucides retournent à leur poubelle

Les sergents-recruteurs me demandent au parloir
Avec des mégaphones pour compter les élus
Les sergents-recruteurs me jouent le jour de gloire
Mais moi j’suis mongolien chromosome inconnu

La terre est un Mac Do recouvert de ketchup
Où l'homo cannibale fait des gloups et des beurp
Où les clowns en treillis font gémir la musique
Entre les staccatos des armes automatiques

A l'ombre de vos centrales, je crache mon cancer
Je cherche un nouveau nom pour ma métamorphose
Je sais que mes enfants s'appelleront vers de terre
Moi je vous dis : "bravo" et "vive la mort !"

Le jour où les terriens prendront figure humaine
J’enlèverai ma cagoule pour entrer dans l’arène
Et je viendrai troubler de mon cri distordu
Les chants d’espoir qui bavent aux lèvres des statues

On n'entend plus crapuler dans le vent
Les discours des leaders et des tribuns
Tous les mornes aboyeurs de slogans
Les sycophantes et les théoriciens

Les chiens t'attendent au bout du quai
Avec des plumes et du goudron
Ils vendent des orgasmes en sachets
Mais font la gerbe en location


De la folie des ombres à l'alchimie des heures
On se perd dans le nombre infini des rumeurs
C'est juste une pénombre au fond de la douleur
C'est juste un coin trop sombre au bout d'un autre ailleurs

Quand les clochards opposent la classe et l'infini
A la vulgarité glauque de la bourgeoisie
Quand les valets de cour, plaideurs pusillanimes
Encombrent de leurs voix nos silences et nos rimes

Là-bas, sur les terrains vagues de nos cités
L'avenir se déplace en véhicule blindé
Symphonie suburbaine et sombre fulgurance
À l'heure où les sirènes traversent nos silences

Des visages incolores, des voyageurs abstraits
Des passagers perdus, des émigrants inquiets
Qui marchent lentement à travers nos regrets
Nos futurs enchaînés, nos rêves insatisfaits

Les gens tristement quotidiens
Dans leur normalité baveuse
Traînent leur futur d'euro-pingouins
Au bout d'leurs graisses albumineuses

Et l'on pousse à fond les moteurs
A s'en faire péter les turbines
C'est tellement classe d'être looser
Surtout les matins où ça winne

Le jeu de la folie est un sport de l'extrême
Qui se pratique souvent au bord des précipices
Où dans les yeux des filles au bout des couloirs blêmes
Des labyrinthes obscurs aux fumeux artifices

Au nom du père, au nom du vice
Au nom des rades et des mégots
Je lève ma Guinness et je glisse
Dans la moiteur des mélancos

Je suis le rebelle éclaté
Au service de sa majesté
La reine aux désirs écarlates
Des galaxies d'amour-pirate


Et mon regard prélude
Le jeu de la pudeur
Quand par manque d'habitude
On s'méfie du bonheur

Mais toi tu squattes ailleurs dans un désert de pluie
En attendant les heures plus fraîches de la nuit
Et tu me fais danser là-haut sur ta colline
Dans ton souffle éthéré de douceurs féminines

Pas b'soin de télescope pour suivre ta beauté
Quand tu viens t'acharner à me faire espérer
Mais j'suis fait d'une matière débile indélébile
Et je n'sais plus quoi faire pour me rendre inutile
Et je n'sais plus quoi faire pour te décevoir

C'est juste une fille un peu rétro
Qui rêve d’être une Panzer Frau
Et qui me déguise en nymphomane
Pour que je me tape son doberman

Alors je rêve d’être un fusil
Un bazooka, un bombardier
Ou bien encore un champ de mine
Où tu viendrais te faire sauter

Mon blues a déjanté sur ton corps animal
Dans cette chambre où les nuits durent pas plus d'un quart d'heure
Juste après le péage assurer l'extra-ball
Et remettre à zéro l'aiguille sur le compteur

Mais si t'as peur de nos silences
Reprends ta latitude
Il est minuit sur ma fréquence
Et j'ai mal aux globules

Reprends tes walkyries pour tes valseurs maso
Mon cheval écorché m'appelle au fond d'un bar
Et cet ange qui me gueule : « viens chez moi, mon salaud ! »
M'invite à faire danser l'aiguille de mon radar

A l’aube on était vermoulu, pressé comme le raisin
Avec lequel les dieux fabriquent l’Ambroisie-Chambertin
Puis j’ai mis ma dernière tournée en me demandant
Si les morts s’amusaient autant que les vivants

Tout est de ma faute en ce jour
Et je reconnais mes erreurs
Indifférent à tant d'amour
J'accuse mes imbuvables humeurs

Ça peut durer jusqu'à toujours
A moins que l'on ait le courage
De se dire merde un beau jour
Et de mettre fin au naufrage

Ça sent la vieille guenille et l'épicier cafard
Dans ce chagrin des glandes qu'on appelle l'Amour
Où les noirs funambules du vieux cirque barbare
Se pissent dans le froc en riant de leurs tours

Et j’imagine le rire de toutes nos cellules mortes
Quand on s’tape la bascule en gommant nos années
J’ai gardé mon turbo pour défoncer les portes
Mais parfois il me reste que les violons pour pleurer

D'ivresse en arrogance
Je reste et je survis
Sans doute par élégance
Peut-être par courtoisie

Que ne demeurent les automnes quand sonne l'heure de nos folies
J'ai comme un bourdon qui résonne au clocher de ma nostalgie
Les enfants cueillent des immortelles, des chrysanthèmes, des boutons d'or
Les deuils se ramassent à la pelle en bas dans la ruelle des morts

Inutile de graver mon nom
Sur la liste des disparus
J'ai broyé mon propre horizon
Et retourne à mon inconnu

(Morceaux choisis de 43 textes d'Hubert Félix Thiéfaine)

samedi 31 décembre 2016

La nuit promet d'être belle

The end. Générique. Clap de fin. Enfin. 2016 se tire. Crève bien année moisie !  Alors quoi ? Bienvenue 2017 ? Rien à battre non plus. Là normalement, après ce préambule dithyrambique sur le passage d’une année à l’autre, tu te dis, lecteur, que le Pirate est encore d’humeur aussi noire que le pavillon de son rafiot et qu’il se rapproche un peu plus chaque hiver de son suicide. Ben non. Je viens juste scribouiller mes états d’âme à l’instant T contrairement au dépressif qui se jette pieds joints de son huitième étage et dont la seule chose qui lui passe par la tête, c’est sa colonne vertébrale. Tiens, au fait lectrice, toi que je sais cultivée puisque tu me lis depuis lulure, saurais-tu m’expliquer pourquoi nous évoquons l’instant T et non pas l’instant I à l’instar du jour J et de l’heure H ? Le T parce qu’unité de Temps et le I serait déjà utilisé pour l’Intensité en physique ? Simple hypothèse. Pas la peine de me répondre même par SMS ou courrier mail, je m’en pète un rein ou alors à la limite, innovons avec le quart d’heure Q rien que pour nous gausser de ces expressions à la con. Bon alors, envie de trépasser, le Pirate ? Moins que jamais. Et au nom de quoi j’irai anticiper une fin de toute façon inéluctable puisque la science continue de refuser de se pencher sur le maxi cancer à deux lames qui nous guette tous : la Connerie jumelée à l’arme atomique. Je ne suis pas pressé et puis j’ai des choses super importantes à terminer : les intégrales de Dard, de Céline, de Cavanna, écouter les derniers opus de Saez et Sanseverino, voir le biopic sur Chet Baker, rire aux ultimes bulles de Gotlib, etc. Ah, Gotlib… Putain, Marcel, dans ma précédente scribouille, je te demandais de prendre soin de ta santé et toi, qu’est-ce que tu fous, tu calanches pour rejoindre tes illustres potes Franquin et Goscinny ! Heureusement que je ne suis pas superstitieux. Mais j’ai pris des places pour les tournées 2017 de David Guetta et Jul, on ne sait jamais. Bref.

J’en étais où ? Ah oui ! Mourir. Ouais, la belle affaire mais vieillir nous chantait Brel. Vous me manquez, Monsieur Brel. A ce propos, juste un petit aparté. Ne fais pas la gueule, lectrice, les digressions sont souvent ce qu’il y a de plus intéressant chez les grands écrivains. Hum, hum. Donc soliloque car je suis sur mon blog et je fais ce que je veux, ok ? Sans blague… As-tu remarqué lecteur (je m’adresse à toi car la lectrice est partie faire la gueule) que mes références littéraires évoqueraient quelque peu la naphtaline pour peu que tu n’ais pas saisi toute la quintessence de leur œuvre ? Ce dont je doute bien entendu… Hein ? Rassure-moi, lecteur… Vu que tu ne peux pas venir écrire tout le bien que tu penses de mes billets, fais un signe approbateur du chef devant ton écran, cela suffira. Bien. J’ai conscience que mon Panthéon culturel se rétrécit comme peau de chagrin au fil du temps qui passe. Suis-je plus sévère avec la nouvelle génération bien portante ? Peut-être… Mais quand je tombe sur le palmarès des personnalités préférées de mes compatriotes, permets-moi de douter sur le fait que nous vivons dans le même pays. Mais j’y reviendrai un de ces quatre. Pas que je m’ennuie avec vous, mais de majestueux fantômes, squelettes et autres pendus sans cravate m’invitent à faire danser l’aiguille de mon radar. Pour que rien n’arrive de fâcheux aux deux poètes bien vivants à qui j’ai emprunté cette ultime image, je ne citerai que leurs initiales : J.H. et H.F.T. Sachant que pour le premier nommé, il ne s'agit pas de notre sémillant Johnny Halliday national. Euh Johnny H, pardon… Trop tard... Croque-morts, allumez le feu !

jeudi 25 février 2016

Avec le temps, Léo, avec le temps...

Je t’ai déjà causé de l’angelot et du diablotin qui s’affrontent lors de mes réflexions sur des sujets épineux ? Sûrement.  Sinon tu n’as qu’à imaginer le tableau composé d’un avocat à auréole dorée et ailes dorsales et d’un procureur à trident aiguisé et cornes frontales dessinés par Gotlib ou Maëster (je vous aime, prenez soin de vous) perchés à hauteur de mon oreille, s’étripant dans un procès haut en couleurs. Affaire du jour : Bertrand Cantat. Toujours pas résolue. D’un côté les réquisitoires, ne plus parler de l’assassin, boycotter sa musique, trouver indécent le fait de remonter sur scène, etc. De l’autre les plaidoiries, sa dette payée, est-il possible d’interdire à un repris de justice d’exercer à nouveau son métier même médiatique, séparer l’œuvre de l’artiste des actes de l’homme, etc. Bref. Moi, au milieu de tout ça, comme un juré que je refuse d’être.

Je pourrais faire comme certains. L’autruche. Essentiellement les radios. J’écoute, je parle de ses disques mais sans prononcer le nom de l’infâme. Je cours à ses concerts en rasant les murs et priant de ne croiser quelque connaissance. Ou alors pérorer ici ou là qu’il fait maintenant « de la merde », nostalgie de Noir Dez, blablabla. Tu les connais, lecteur, ces courageux de l’ordinaire, ces opportunistes chers à Dutronc. Mais voilà. Je ne suis pas un média, je trouve le groupe Detroit excellent de sobriété, mélange de poésie et de rage. Un rock jubilatoire. Et je n’arrive pas à dissocier l’auteur-compositeur Cantat, un des plus doués de sa génération, de l’assassin Cantat, bourreau de Marie Trintignant et indirectement de Kristina Rady, si j’en crois les gazettes bien mieux renseignées que les magistrats instructeurs. La presse people attirée par l’odeur du sang. Meurtre au sein d’un couple médiatique. La rock star qui élimine son égérie. L’aubaine. Condamné à perpétuité même dehors. Quand l’émotionnel l’emporte sur la raison. Sujet de société de plus en plus présent dans ma lucarne. Observe Delahousse, Pujadas & Co, lectrice, et reviens me voir.


J’en suis au stade des délibérations. L’angelot et le diablotin se sont rassis. Je vous laisse à vos conflits sur le courage ou la provocation de montrer à nouveau sa trogne en public, au droit à la seconde chance ou à la condamnation irrévocable. L’artiste rocker n’est pas dangereux. L’homme l’a été, par jalousie, écorchure, agressivité incontrôlée, ce n’est pas à moi de définir les instruments du crime. Lecteur, tu peux trouver ce billet anachronique. Faut dire que j’ai longtemps laissé infuser. Mais je crois que le débat ne sera jamais clos. Une sorte de traversée du désert. Tempêtes de sable et soleil brûlant se succèdent. A la recherche d’un nouveau monde, d’un nouveau souffle. Le vent nous portera. Tout disparaîtra.

mercredi 18 novembre 2015

Vendredi 13, samedi 14, et tous les autres jours...

Vendredi 13 novembre. Journée internationale de la gentillesse. T’en penses quoi, toi l’abonnée du blog du Pirate, mais également fidèle lectrice de Psychologies Magazine, preuve vivante que l’on peut très bien mélanger torchons et serviettes fussent-elles périodiques. Parce que pour ma part, j’ai bien peur que cette initiative n’ait pas été entendue par tous à sa juste valeur. Peu de chances que ces barbares de djihadistes aient renouvelé leur abonnement sinon auraient-ils pris le soin d’annuler leurs méfaits sanglants ou au pire de les reporter jusqu’à la sortie du Beaujolais Nouveau, enfin merde quoi. « Barbares de djihadistes » ??? Où ai-je la tête pour scribouiller pareille sottise, nom d’un prophète ! Veuille bien, lecteur, accepter mes plus plates excuses pour cet affreux pléonasme. Promis je ne le referai plus, croix de bois, croix de fer, si je mens j’irai en enfer ou pour les plus athées d’entre vous, à un concert de techno, ce qui équivaut, à la même terrible sentence pour mézigue. Bref.
Nous voilà donc en période de deuil national. Les messages de paix affluent de toute la planète et chacun de se débrouiller avec sa peine, sa colère, sa peur. Suis-je triste ? Bien entendu. Voir de jeunes mecs largués socialement (ou pas d’ailleurs), mais endoctrinés par des fous extrémistes (putain Tricao, second pléonasme, au prochain c’est David Guetta en boucle jusqu’à ce mort s’ensuive), exterminer des anonymes de leur âge en train de partager un moment chaleureux et amical qui autour d’un bon verre, d’un bon repas, d’un concert, etc. Comment veux-tu accepter ça ? Suis-je en colère ? Plus que jamais ! Contre ces assassins évidemment mais aussi contre ceux qui récupèrent ces actes odieux à des fins politiciennes et partisanes. Union nationale ou internationale, mon cul ! Je refuserai toujours de marcher bras dessus bras dessous avec ceux qui veulent nous diviser en nous imposant une seule culture, un seul moule, une seule bannière, un seul drapeau. De même, je conchie ceux qui signent avec le sang de leur peuple nos registres de condoléances.
Ai-je peur ? Oui. Mais pas de ce tu crois, lecteur. Pas du terroriste qui aurait davantage tendance à me foutre en renaud devant la lâcheté sans nom des actes du susmentionné : parce que toi, oui toi le GI Joe de banlieue, le lobotomisé mi- religieux, mi-cromania,  surentraîné au maniement des armes, des explosifs et de la console vidéo qui préfère te mesurer à de jeunes épicuriens seulement épris de bonne chair, de musique et surtout de vivre ensemble, je ne te crains pas. En revanche, j’ai une frousse terrible de quitter ce monde en ayant pour dernière et unique vision ta sale gueule de con en train de me tirer dessus, de me découper à l’Opinel rouillé (alors que si ça se trouve mon vaccin antitétanique n’est plus à jour), ou de m’éparpiller façon puzzle au prochain concert du fringuant Sansévérino. Penser que le jour où nos routes se croiseront, je ne pourrai plus, en compagnie de mes potes, boire une bonne Trappiste Rochefort 8, manger une succulente choucroute royale chez Georges, aller écouter du rock même pas satanique et pourtant dieu sais-je ma compassion pour le Diable, lire et relire l’intégrale de Cavanna, co-fondateur de Charlie, et surtout embrasser les miens, leur dire que je les aime, que la vie vaut le coup de rester debout sans jamais se mettre à genoux devant l’innommable.
Alors lecteur, lectrice, prenez soin de vous et n’omettez pas de profiter de la vie. Paix. Peace. Frieden. Pace. Salam. Shalom. Et dans toutes les autres langues que malheureusement j’ignore.

mardi 3 novembre 2015

Back in black

Lectrice, je ne te salue pas. Oui tu as bien lu, nul besoin de réajuster ta monture Goûtdechiottes ou Verresàchier, je ne te salue pas. Quant à toi, lecteur, ne sois pas jaloux de cet accueil pour le moins abrupt, je sais ton engouement pour la parité, enfin du moment que madame reste devant ses fourneaux et torche tes mômes sans trop la ramener, donc à ton tour de ne pas recevoir mes hommages du jour. A peine de retour sur ton écran et déjà de mauvais poil ? Sans blague ! Parce qu’il faudrait que je trépigne d’allégresse contenue avec tout ce qu’il se passe ? Devant tout ce qui te laisse de marbre ? Après presque dix mois de silence radio où je t’ai laissé les clés en toute confiance, je pars hiberner l’esprit serein loin du chaos mondialo-médiatico-sociéto-politico-économico-culturo-ettuttiquanti, je réintègre mes pénates et c’est le bordel plus que jamais !

Bien forcé de revenir scribouiller ma mauvaise humeur à ta plus grande joie. Si, si, à ta plus grande joie et ne commence pas à me faire chier sans quoi je me trisse recta ! Alors, quoi de neuf ? Ben pas grand-chose, à vrai dire. L’Homo-Citadinus devient de plus en plus con. Je m’en doutais depuis belle lurette mais là, c’est le Guiness Book de la monstruosité qui enregistre chaque seconde passée sur notre bon vieux caillou. Déjà que je récupérais difficilement de l’attentat perpétré contre mes vieux Charlie’s boys. Tu as vu comment le soi-disant glorieux « esprit Charlie » né le 11 janvier s’est dissous au fil des mois ?  Tu as déjà tout oublié, tout enseveli sous les infos dégueulées par tes multi écrans. Et c’est reparti pour un tour : la montée du FN avec 2017 en point de mire, le fanatisme religieux galopant, sans migrants pas de Calais, le PSG loin devant en Ligue 1, etc.

Et ton Pirate préféré au milieu de tout ça ? A peine zen.  J’observe, je lis, je me garde bien d’intervenir. Ne pas réagir à chaud. Je ne te dis pas que certains soirs, je ne tirerais pas dans le tas. Que je n’irais pas t’immoler en place publique. Féérie d’essence. Que je ne donnerais pas dans l’hémoglobine. Sang pour sang boucherie. Que l’amour de mon prochain ne tient plus qu’à un fil. Si ténu qu’il m’empêche quand même de pulvériser d’un ciseau acrobatique ou d’une balle à bout portant la lucarne audiovisuelle familiale. De descendre dans la rue pleurer, crier, hurler, casser, frapper, balancer, enfin bref, tout verbe de premier groupe du moment que je sois soulagé de cette rage débordante.

Alors je remonte sur le pont. Je reprends le clavier. C’était ça ou le flingue. Sois heureux, lecteur, même si tu n’es pas tiré d’affaire avec ta lobotomie. Quand tu auras fini de faire la gueule, lectrice, n’oublie pas de débrancher ton écran pour libérer une connexion sur ce qu’il te sert de cerveau. Economie d’énergie avant tout. La dernière chose dont tu vas avoir besoin dans un futur proche. Le reste n'est que superflu. Comme ce billet d'humeur. Mais je suis de retour. En noir. Riff d'Angus Young. Ad libitum. 

jeudi 8 janvier 2015

Je suis Charlie

"Rire, bordel de Dieu"

Peins un Mahomet glorieux, tu meurs.
Dessine un Mahomet rigolo, tu meurs.
Gribouille un Mahomet ignoble, tu meurs.
Réalise un film de merde sur Mahomet, tu meurs.
Tu résistes à la terreur religieuse, tu meurs.
Tu lèches le cul aux intégristes, tu meurs.
Prends un obscurantiste pour un abruti, tu meurs.
Essaie de débattre avec un obscurantiste, tu meurs.
Il n’y a rien à négocier avec les fascistes.
La liberté de nous marrer sans aucune retenue, la loi nous la donnait déjà, la violence systématique des extrémistes nous la donne aussi.
Merci, bande de cons.


(Charb, Charlie Hebdo, octobre 2012)

mardi 30 décembre 2014

O Sana au plus haut des cieux !

Alléluia mes frères ! O Sana, ô Sana et en route pour la joie ! Un sympathique père Noël savoyard vient de me balancer par la cheminée les derniers opus de San-Antonio qui font que je devrais avoir exploré (enfin !) l’intégrale des 175 aventures du célèbre commissaire plus de trente ans après les avoir entamées ! Mais surtout big up à toi mon Fredo comme jactent les mômes ! En juin prochain, ça f’ra quinze piges que l’plus turbulent de nos z'auteurs populaires a mis les adjas. Qu'y s'est carapaté pour le paradis des scribouillards de haut vol où il a sûrement retrouvé ses chers potes Boudard et Simonin entre autres joyeux drilles de la pensée sournoise sur parchemin. Ah, mon Fredo, si tu savais comme tu me manques ! Des gars de ta trempe, ça n’devrait pas avoir l'droit de casser sa pipe. Et pis d'abord, t'as demandé la permission à qui, hein ? Mézigue, en tout cas, j’ne te l'aurais pas donnée ! Nul n'est irremplaçable, qu'y bavent les parvenus du clavier branchouille ou du stylo en berne. Foutaises ! Décrété et reconnu d’utilité publique le Tonio, ouais ! Enfin, la seule, l’unique preuve, c'est que tu n'as pas été remplacé ! Aveugle lectrice, bigleux lecteur, si qu’vous voyez passer un nouveau génie des Lettres Francaouises, mettez-moi au jus, sortez le klaxon trois tons en acier chromé que j'partage l'allégresse collective, que j’alleluiaïse sur l’autel de la page blanche immaculée, qu’j’grimpe au rideau de fer de ma cellule d’isolement ! Mais non… J'ai beau scruter serein (ne vois-tu rien venir ?) l'horizon littéraire, m'écarquiller les châsses la pogne en visière, j'en vois pas lerche qui méritent l'attention et à peine deux trois, même avec les échasses publicitaires qu’on leur octroie, qui t'arriveraient à la cheville, mon Fredo.

« Non mais dis donc, le flibustier d’eau douce et d’âpre whisky, tu pousses pas le bouchon un peu loin là ? Y t’reste pas un zeste de raison clapotant entre deux icebergs de dinguerie ? me rétorqueront les chétifs du bulbe et les encombrés de la rate. Ton Frédéric Dard, il avait un brin de plume, certes, mais raison gardons ! Ses books à deux balles, c'est quand même pas le Petit Prince de l’autre Toine de Saint Ex' ou l’Marcel Proust (prout !) issus de la Pléiade dorée sur tranche ! » Ben non, c'est pas. Mais c'est drôlement chouette quand même, les affreux ! Ah, ce fade que je prends quand je ligote ça ! Moi, ouvrir un San-Antonio, c'est ma friandise préférée... Ma p'tite gourmandise... Mieux qu’un Mon Chéri ou un Rocher de l’ambassadeur de mes belles deux ! Juste ce que je m'envoie entre deux portes, entre deux lectures dites "sérieuses", en loucedé, pour me dévergonder les neurones. Me dérouiller les zygos. M'évader de la couennerie ambiante. Polar ou pas, quelle importance, Hortense ! Dès que je plonge là-dedans, j’ai le palpitant qui bat la breloque, le tocsin qui sonne l’Angelus sous ma soutane en bronze, tant sa prose pétille mieux que du Ruinart en caisse de six. Ah ce qu'elle cul-cul-la-praline la prose du romancier lambda à côté de celle, si délurée et si constamment créative, de l'ami Dard. Avec lui, c'est fête à chaque phrase ! Calembours en cascade ! Métaphores à volonté ! Feu d’artifice ou d’artifesses ! Des big bioutifoules dont j’te dis qu’ça !

Quoi l'histoire ne tient pas debout ? Mais on s'en tamponne le dargif du scénar, Balthazar ! Laisse ça aux trépanés du thriller à poils durs qui veulent à tout prix que Bill s’emmanche bien sur Boquet. Pis c'qu'il y a de bath chez le berjallien, c'est d'abord sa verve, sa gouaille, sa virtuosité argotique. La godille de la jactance. L’art du planter de bâton (de Berger comme disait la môme France Gall). Cette façon qu'il a d'interpeller son lecteur à tout propos, de le tutoyer, de le rudoyer, de lui balancer de temps à autre, en force ou à la sauce Panenka, un bon péno dans les joyeuses pour l’sortir de ses certitudes de pacotille, de ses avis définitifs de bazar, au baltringue de service. Ce don scribouillard qui fait, qu'au bout de trois lignes, tu te crois au troquet du coin, accoudé au zinc à esgourder un pote facétieux qui te bonnit la dernière entre deux caouas matinaux.

Et pis allez, avouons-le, un des grands charmes de ces aventures, c'est bien d'y retrouver le gars Béru, non ? Ah, le natif de Saint-Locdu-Le-Vieux... Que serait Sherlock sans Watson ? Laurel sans Hardy ? Tintin sans Haddock ? Black sans Decker ? Ben ici, c’est du kif. Que serait San-Antonio sans l'Enflure, le Gravos, le Mastar, le plus célèbre interprète des Matelassiers, hein, je vous le demande ? Moi, je t'aime, Béru. T’es crasseux, vulgaire, inculte, goinfre, soûlard, pétomane, j'en passe et des moins bonnes, toujours entre un calendos suintant et un kil de rouge tire-bouchonné, ton éternel bitos vissé sur le crâne, c'est peu dire que tu possèdes un parler rustique mais il s'en dégage, paradoxalement, une sorte de poésie inexplicable, loufoque, monstrueuse. Béru, c'est le gars sans tabou, sans complexe, qui fait ce qu'il veut, quand il veut, où il veut sans se soucier des manières, de la bienséance, du qu'en-dira-t-on. C'est le zig libéré des convenances, des usages, du savoir-vivre ordinaire. Il nous venge, par procuration, de toutes ces petites choses qu'on s'interdit de faire ou de dire quotidiennement en société, pour ne pas choquer son prochain. Bérurier, lui, se lâche tous azimuts, sans malice, en toute candeur, la bonhomie chevillée au corps et à l'âme (çon tordu pour pêcher, c’est le pied). Ce qui, bien sûr, ne l'empêche pas d'être aussi un poultok de première bourre qui vous la souhaite bien bonne, si j'ose dire…

Y a mille raisons d'aimer tel ou tel auteur. Moi, j'aime San-Antonio parce qu'il me met de bonne humeur, tout simplement. Il me réconcilie avec la vie quand j'ai le moral en cale sèche ou la viande qui récalcitre. Elles ne sont pas seulement drôles, bien fichues et jactées cinq étoiles, ses petites aventures truculo-trouducuto-policières. On y trouve aussi, mine de rien, une forme de philosophie pratique, un chemin buissonnier d'insouciance, de dérision, d'autodérision. Qui te rend plus humble, moins con, alors que t’avoueras, c’était mal barré, lecteur. Qui te remet en perspective les petites mouscailles de l'existence, les menues misères du quotidien. San-Antonio, c'est l'art de ne rien prendre au sérieux. De rigoler de tout. Sur et avec n’importe qui. La grande partouze de l'humour libre. De savourer la vie côté gaudriole. Dans cette époque de panade et coincée de la pensarde, quoi de plus indiqué ? Merci pour tout, Fredo. Et à toi aussi, lectrice ou lecteur anonyme ou non, à qui j'ai emprunté la substantifique moelle de ce scribouillage. La quintessence en jerricans de cinq litres. Espérant ainsi avoir entretenu la flamme du liseur (de Dard) inconnu. Je vous laisse, les aminches… J’ai l’estomac dans les talons, la tortore est prête et la blanquette de veau m’attend. Ma Félicie aussi. Que 2015 soit synonyme pour vous autres de (re)découverte de ces 175 petits coups de canif de deux cents et quelques pages dans la morosité de vos vies.

mercredi 15 octobre 2014

Richard au coeur de Lyon

Soir de semaine. La nuit a déjà enveloppé les immeubles. Seuls subsistent les néons blafards des arrêts de bus. Dégueulés par les bouches de métro, les ultimes retardataires de la soupe familiale « vingtheurienne » ont déserté ma ville. C’est l’heure à laquelle je décide de sortir. J’ai rendez-vous. Avec un drôle de personnage. Je n’avais pas remarqué et pourtant. Depuis le temps qu’il chemine dans ma petite lucarne ou sur la toile immaculée de mon cinéma préféré. Pas banal un bipède qui peut se métamorphoser en grenouille. Ce sourire aux lèvres pincées qui se fend d'une oreille à l'autre. Les paupières légèrement bombées sur ce regard bleu pouvant luire de bonheur ou de rage contenue. Mais le son rauque de la voix qui déraille et se brise me fait oublier le batracien pour me ramener à l’homme. Je suis venu écouter Richard Bohringer. Et Richard Bohringer parle. Ou plutôt raconte. La magie opère. Pas de ces vieux combattants qui radotent leur sombre et glorieux passé en geignant sur l’époque actuelle, non. Bohringer ne relate ses errances qu’au présent. Il les vit, les recrache comme des fléchettes propulsées de sarbacanes. En homme debout, ivre de liberté. Un seul mot pour résumer tout ça : partage. Avec le public. Enfin, plutôt avec chacun de nous devrais-je écrire. Parce qu’il te chope à l’aide de ce fameux regard, de ceux qui te transpercent comme un cran d’arrêt et te clouent dans ton fauteuil de simple spectateur de sa vie. Et il ne te lâche plus. Toujours entre émotions et emportements. Et tu te laisses facilement happer, embarquer sur son rafiot de fortune. D’infortune. Ses multiples escapades africaines comme ses longues nuits au hasard des rues. Quand le griot blanc et l’homme blessé ne font plus qu’un et te mettent tout sur la table.

Comédien, écrivain, chanteur, Bohringer est avant tout un écorché vif. Un être comparable à ces vieux volcans. La fièvre et la tourmente. Cracheur de feu. Des éructations qui coulent comme de la lave en fusion avant le retour à l’apaisement. Autant de profondes brûlures qui ne le laisseront jamais au repos. Une personnalité complexe. Comme sa vie. A plus de soixante dix printemps, il continue de se colleter avec elle. Bohringer, c’est un boxeur du quotidien. Pas du genre à jeter l’éponge. Il encaisse, plie, met un genou à terre puis se relève toujours au final. Le style de lascar à crever debout. Il ne tombera pas tout seul. La faucheuse devra aller le chercher. Pas pressé de retrouver « ses frères », ses compagnons de biture et de galère partis tutoyer les anges. Son aéronef céleste, comme il dit. Un hymne à la vie, à la générosité. Le cœur et les poings qui résonnent au rythme de ses coups de gueule, de ses doutes et certitudes, de ses angoisses existentielles. De cette petite musique qui le guide loin de l’aigreur ou de l’amertume. Au rythme des autres, aussi. La vérité dans les rencontres. De celles qui vous font coucher à l’aube et bouffer du macadam. Sans jamais poser les valises. Toujours sur la route. Aller voir ailleurs. D’autres âmes. Un caractère de merde pour certains, du caractère d’après lui. Cette puissance qu’on ne peut imaginer avancer à pas feutrés, sur du velours. Non, Bohringer, ce sont forcément des portes qui claquent. Le bruit et la fureur. De vivre. Résistant. Animal. Indomptable. Loin du profil amphibien que je lui prêtais au début de ce billet, hein ? Enfin, je croaaa…

Deux heures et quelques demis plus tard, je rejoins ma tanière. Empreint de ce sentiment d’avoir croisé un de ces derniers loups. Une espèce en voie de disparition qui se baladerait au milieu des chasseurs de rêves. Une dernière fois braver le danger de l’immobilisme. Narguer les conformistes par ce rictus taillé au rasoir. Putain, c’est beau un homme qui vit.

dimanche 7 septembre 2014

Le fantôme de Mc Murphy

- M. Tricao ?
- Bonjour Madame.
- Bonjour. Bien. Asseyez-vous là. Alors, depuis la dernière fois, quoi de neuf ? Votre vue ? Toujours aucun souci de ce côté là ?
- Mouais… J’ai l’impression que ça baisse. De près uniquement. Sinon ça va. Mais je parviens encore à vous distinguer, Monsieur.
- Et facétieux avec ça ! On va regarder tout ça. Fatigué le soir ? Des maux de tête ?
- Non. J’arrive à lire mais pour la télé, j’ai plaqué l’affaire.
- Ah bon ?!? Des symptômes de quel genre ?
- Oh… Pour 95%, je dirais la nullité des programmes proposés et 5% parce que je ne retrouve généralement pas la télécommande suite à la baisse de ma vue de près.
- Alors vous, franchement ! Sinon vous lisez sur écran ? Sur E-Book ?
- Non. Gutenberg. Méthode ancestrale. Vous savez les caractères imprimés sur des pages de papier numérotées reliées entre elles et...
- Vous allez arrêter de vous foutre de moi, M. Tricao ?
- Pardon.
- Bon. Sinon, votre poids… Vous êtes monté sur la balance récemment ? Je vois que vous étiez en très légère surcharge pondérale lors de votre dernière visite et...
- C'est à dire que de me peser avec mon blouson de moto, mon casque et mes bottes parce que votre camion médical n'est pas chauffé l'hiver, forcément...
-  ….. Je peux reprendre ? Rien d’inquiétant non plus, hein. Conséquences de votre arrêt de fumer sûrement. Vous n’avez toujours pas repris au moins ?
- Pas depuis dix ans. Ma fiche informatique n’est pas à jour visiblement. Ah où est la belle époque des bons vieux dossiers médicaux cartonnés manuscrits remplis par de belles mains manucurées d'infirm…
- On peut avancer ou vous comptez poursuivre votre one man show dans le sas d’attente ?
- Ok. J’ai perdu dix kilos depuis la dernière fois que je vous ai vu. Mais aucun lien de cause à effet, rassurez-vous.
- Des soucis ou la simple volonté de faire un petit régime pour vous sentir mieux ?
- Les deux, mon capit... Pardon.
- Des soucis de quel ordre ? Le travail ? Familiaux ? Autres ?
- Cochez les trois. En fait, je crois que je supporte de moins en moins les autres. ‘fin, les cons surtout. Mais je ne dois pas être le seul dans ce cas.
- Effectivement. Petite déprime assez fréquente constatée à la quarantaine…
- L’âge ne fait rien à l’affaire. De 7 à 77 ans. Des cons. Point.
- Non, mais je parlais pour vous…
- Allez-y ! Traitez-moi de con pendant que vous y êtes !
- Enfin ! Vous vous méprenez ! J’évoquais votre coup de déprime, M. Tricao !
- Coup de déprime, je ne pense pas… Je crois qu’en fait j’ai toujours eu ça.
- De quoi ?
- Le goût de la solitude. Même si ce n’est pas très populaire d’après le père Capdevielle.
- ???
- Laissez. Ce sont mes références de vieux con. Ma part du gâteau.
- Trop de stress aussi dans votre boulot, peut-être ?
- Si vous appelez « stress » le fait de supporter mes collègues. Alors oui.
- Vous leur reprochez quoi exactement ?
- Leur connerie. Leur soumission plaintive. A propos de tout. En boucle. Infinie. Sans jamais avoir la moindre étincelle pour mettre le feu à tout ça. Toute cette énergie négative dépensée en vain, l'extinction du risque, du nouveau, c'est beau...
- Vous arrive t’il d’envisager qu’ils pourraient penser la même chose à votre endroit ?
- Pourquoi pas. Mais contrairement à eux, je fais des efforts. Je l’ouvre le moins possible. C’est un bon début, non ?
- Je ne sais pas… Et c’est moi qui pose les questions, M. Tricao. A part ça, pas de problème pour aller à la selle ?
- Oh, je suis un modeste cycliste du dimanche, vous savez. A peine trois mille kilomètres les meilleures années.
- Vous le faites exprès ? Vous voyez très bien de quoi je veux parler.
- Je vois très bien, je vois très bien… De loin alors ! Non, mais pas de problème. Hélas.
- Pourquoi « hélas » ?
- J’aimerais demeurer enfermé dans ces lieux plus longtemps. Pour lire, penser. Simplement pour échapper aux cons, en fait.
- Une petite fixation, quand même. Bon. Je vais vérifier votre tension.
- Faut peut-être que je retire ma combi de ski, non ? Ok. J’arrête.
- Neuf et six ! C’est faible, dites moi. Pas de vertige quand vous vous levez ?
- Uniquement quand je me couche, Doc’. Vertiges de l’amour. J’ai dû rêver trop fort. Ca m’prend les jours fér…
- Vous avez fini votre cirque, oui ?
- Oui.
- Bon, vous êtes apte. Un peu de lassitude mais je mets ça sur le compte d’une petite baisse de moral passagère. Mais vous pouvez toujours nous consulter si besoin. Vous m’avez l’air plus taquin que déprimé en fin de compte. Vous qui aimez la lecture, vous devriez écrire quand vous avez un coup de moins bien. Tenir un journal, par exemple. Beaucoup de gens font ça, vous savez. SUR PAPIER RELIE, HEIN, MONSIEUR TRICAO !?!
- En 2014 ??? Vous n’y pensez pas ! Ne le répétez pas, mais des savants un peu fous disent que l'on peut ouvrir son propre blog sur Internet. Vive la modernité, Docteur, non ?
- Fichez-moi le camp !
Bonne fin de journée, Miss Ratched.

lundi 1 septembre 2014

Les raisons de mon collyre

J’ai la crève. Eternuements en cascade. Les carreaux gonflés larmoyants et cette sale impression d’avoir reçu une poignée de sable dans les orbites. La voix qui déraille et oscille entre l’adolescente hystérique à un concert des One Direction et le fumeur de Gitanes maïs sans filtre en fin de chimio. Bref, la tronche comme un compteur à gaz. J’aime pas. Sale humeur, du coup. Comment et où j’ai chopé ça, lectrice ? Déjà pas dans ton derrière, espère ! Je sais. Grossier. Mais j’ai prévenu. En rogne. De mauvais poil… de cul, évidemment. Je n’ai pas attrapé froid non plus lors de la mascarade actuelle de l’Ice Bucket Challenge, si tu veux savoir. Tu sais, tous ces lourdingues connus et inconnus qui croulent sous un torrent d’eau glacée tout en prenant soin d’innover dans le pathétique et le ridicule afin de figurer en pole sur les réseaux sociaux et autres télés. Montrer qu’on a des relations, des potes, que l’on est dans la place. « Je suis retweeté par les stars de ce monde, mon gars ». Toujours en mémoire ce journaleux donnant du « Bob » à Monsieur De Niro. Va te faire…

Puis elles ont bon dos, les nobles causes. Se battre mondialement contre la maladie de Charcot. Ok, pourquoi pas. T’en penses quoi, Bob ? Ouarf, ouarf. La tendance est au paraître. Montrer que l’on a du blé mais aussi et surtout du cœur. Business oblige, si tu peux faire ta propre pub de bon samaritain en même temps, hein. Donner discrètement ton obole, ce n’est pas jouable ? « Mais tu me prends pour un charclo, Tricao ! ». Charcot, mon bon, Charcot. Et puis c’est toi qui donne et non qui reçoit. Au final, je n’ai pas participé. Note bien que je le regrette. Pour ne pas rompre la chaîne (du froid), j’aurais nominé Michael Schumacher, un Gremlins et un petit africain déshydraté. Oh, ça va, c’est pas plus cynique que leurs actes à ces cons. De l’espièglerie d’un allergique à l’ambroisie, tout au plus. Parce que oui, pour revenir à mon rhume, c’est de l’allergie. Une variante du rhume des foins. Option latin. Ambrosia artemisiifolia. Ca te la coupe ça, hein ma vieille ? Ben ma haute culture en mauvaise herbe, bien sûr ! Parce que pour ce qui est de la plante allergisante, mieux vaut arracher la racine avec, et ce, afin d’éviter toute prolifération, merci d’être venu lecteur, tu peux retourner devant les Chtis ou Minots à Pétaouchnok-mais-pas-chez-moi, je continuerai sans toi. Va te faire…

Fleur venue d’Amérique du Nord et disséminée depuis essentiellement par l’Homme. Et tu voudrais que je ne renouvelle pas mon adhésion pas au Misanthrope’s Club, lecteur ? Bref. Les AA (allergiques anonymes), nous représentons environ dix pour cent de la population en France. Pas négligeable, non ? Et bien est-ce que je grimpe au sommet du grand mât de mon brick réclamer corps et âme mais surtout à cri à la planète entière un Pollen Bucket Challenge ?  Non. Je reste humble. Les plus grandes douleurs sont muettes, paraît-il. Bien qu’en ultime parade, il reste toujours la cortisone. La fameuse piquouse apaisante qui donne raison à ce salopard de chauffard du dimanche qui frôle volontairement mon biclou lors de mes sorties dominicales sur les routes de campagne en me traitant de dopé car je ne laisse pas ma portion de bitume à son gros 4x4 de merde quand il va chercher son pain et ses clopes. Va te faire…

Bon, je dois te laisser, lectrice. Mon ire empire et le petit flacon de collyre me fait de l’œil. Ah oui, j’oubliais. Bon anniversaire, le Cri Pirate. Deux piges et cinquantième billet au compteur. Laisse moi t'offrir néanmoins ce modeste bouquet de nerfs.

mercredi 23 juillet 2014

Le vieil home et l'amer

Toc, toc… Y’a quelqu’un ?... Fait sombre là dedans. Une lanterne, vite ! Comme retranscrivait Gourio par l’entremise de ses fumeuses brèves de comptoir, « quand tu connais la vitesse de la lumière et que toi, tu mets parfois une plombe à trouver l’interrupteur ! ». Bon ben va falloir aussi tomber les toiles d’araignée, ouvrir les fenêtres. Bref, bienvenue à toi lecteur. Après des pérégrinations réelles et autres escapades virtuelles m’ayant tenu éloigné de cet antre, me voilà enfin de retour au bercail. Home, sweet home. Le temps de souffler sur les touches du clavier afin d’ôter la poussière et je suis à toi. Plus de quatre mois se sont écoulés depuis une certaine mortelle randonnée. Une naïve lectrice de mes connaissances s’étant même posé la question si mon dernier opus n’était pas autobiographique et si je ne croupissais pas à l’heure actuelle dans quelque geôle jusqu’à ce que la faucheuse m’offre la dernière échappée vers d’autres cieux. Je sais bien qu’il est dans l’air du temps que certains en mal d’exister claironnent leurs prochains forfaits meurtriers ou suicidaires via les réseaux sociaux. Mais non. Tout baigne. Et pas dans l’hémoglobine.
J’ai bien pensé revenir de temps à autre scribouiller mes coups de mou, mes coups de cœur, mes coups de trique (Ah ? Oh !). Le monde continuait de tourner. Toujours pas rond. Pourtant, sur nos écrans, l’info en boucle. Va comprendre, Cassandre. Bon puis tremper ma plume dans quoi ? La politique ? Se joindre au Hollande bashing alors que le roi des cons sur son trône se débrouille très bien tout seul ? Te faire part de mes hallucinations sur un retour possible de Joe Dalton alors que je n’ai toujours pas réalisé comment il a pu arriver un jour sur la plus haute marche ? Se mettre la rate au court bouillon devant ce putain de thermomètre nationaliste qui fait grimper lentement mais sûrement la fièvre haineuse et qui nous finira bientôt tous dans le fondement sans avis médical préalable ? Sinon l’actualité sportive ? Ben oui. J’aurais pu, j’avoue. Comme toi lecteur muni de tes charentaises à crampons, j’ai passé quelques footeuses soirées brésiliennes. Mais franchement, te tartiner des comptes rendus de matchs insipides, flinguer ou encenser des millionnaires en short, endosser la panoplie de l’un des soixante et quelques millions de sélectionneurs que compte l’Hexagone, tu m’as compris… Si tu as envie de ça, tu prends ta souris sous la paume, ton tactile sous l'index et direction les spécialistes du zinc. A taper le carton rouge entre deux jaunes. Plein les forums du net, les radios, les plateaux télé. S’autoproclamant analystes. Et pourtant bien souvent à la limite du hors jeu.

Alors à part ça ? Et ben ça va, si il s’passe que’que chose, on vous l’dira. Dixit le bon Renaud du temps où il venait encore de louper Télé Foot. Tiens, le père Séchan, je voulais t’en causer un brin. Lui qui vit maintenant caché sur les rives de la Sorgue. Loin du tumulte. Si éloigné des feux de la rampe que le jeu macabre de certains charognards consiste à savoir quand il va lâcher cette dernière. Z’ont beau réclamer son come-back à coups de reprises, la nouvelle (et l’ancienne) scène française. Sortent une compilation comme un hommage… Mon cul ! Un linceul, ouais ! Laissez le peinard, bandes d’épitapheurs à la petite semaine. Terminarès la chanson. La voix embrumée par les goldos bruantistes et les vapeurs d’alcool rimbaldiennes. Plus envie de montrer sa trogne. Il a le droit non ? Alors bien sûr que j’aimerais l’entendre encore, le naufragé des icebergs de fond de verre. Enfin plutôt lire sa plume vengeresse et caustique. Mais surtout pas vos voix, nécrophages de la charmante ritournelle. Bien plus vivant que vous le titi de Paname. Mais peut-être qu’il navigue sous pavillon caché sur le web. Va savoir. Et que même si ça se trouve, il me lit, tiens ! Alors compagnon au bandana rouge, si nos claviers viennent à se croiser, nos chaloupes webiennes accoster sur le même rivage, sache que je te salue. Longue route à toi. Réembarquons sans nous retourner. Eloignons nous de l'amer. Dès que le vent soufflera, of course.

vendredi 7 mars 2014

Mortelle randonnée

Le mec s’était dirigé vers moi et m’avait demandé mon titre de transport. Je lui avais rien demandé. L’air hautain du Robocop de banlieue content d’alpaguer un multirécidiviste des transports. Un contrôleur de bus, merde. J’aime pas les contrôleurs de bus. Pas que je leur en veuille personnellement, non. Chacun sa galère pour remplir sa gamelle. Je n’avais pas de ticket. On est descendu au premier feu rouge. Pendant qu’il rédigeait son procès verbal, il n’a pas pu s’empêcher de me faire la morale. L’erreur. Un bavard. Il m’a tenu la jambe pendant cinq minutes. Cinq minutes de trop. Je l’ai buté. Pas me faire chier. Je suis un impulsif. Déjà, à l’armée, ils ne m’ont pas gardé. Déclaré ingérable. Psycho j’sais pas quoi à tendance machin truc. En clair, à dégager. C’est un médecin gradé qui est venu m’annoncer la nouvelle. Alors je l’ai dégradé. Mon premier. Mon plus grand souvenir. Deux choses que je n’oublierai jamais : le regard du blaireau quand il a compris et la mélodie de ses cervicales quand elles se sont disloquées. Pur bonheur. De quoi créer une vocation. C’est à partir de ce jour là que je me suis mis à bourlinguer. Recherché pour cause de dangerosité. Pas le genre fréquentable, quoi.

Bref, j’ai tué le contrôleur. Proprement, à l’ancienne. Pas eu le temps de voir venir. Et il s’en est allé vérifier si son billet était compatible pour l’enfer. Le hic, parce que hic il y a, c’est que le contrôleur avait un collègue descendu l’arrêt suivant qui, ne voyant pas arriver son binôme, remontait dans notre direction. Et qu’il a réagi au quart de tour quand il l’a vu s’effondrer ma victime. Il n’aurait pas dû crier en arrivant sur moi. J’aime pas les longs discours mais encore moins les cris. Il est mort comme un porc. Bon. Ma rencontre avec ces deux cons commençait à attirer les curieux et il me semblait opportun de quitter les lieux. Plus de bus, pas de métro, fallait improviser. Coup de bol, au feu, un taxi arrêté. Je me suis engouffré juste avant le vert. Pas ce que j’ai fait de mieux. La tête du couple de clients et du chauffeur. J’aime pas les chauffeurs de taxi. Ils parlent trop eux aussi. Nettement moins avec la ceinture de sécurité autour du cou. Et la mégère qui squattait la banquette arrière, effarée, la bouche ouverte sans un son qui sort. Elle avait dû bouffer un truc qu’il ne fallait pas. Elle puait d’une force ! J'aime pas les gens qui puent du bec. Alors en plus quand les sphincters font relâche ! Toujours est-il qu'avec son mari, ils n'ont pas eu l'air d'apprécier ma présence. Ca m'a vexé. J'ai pris la tête de l'un pour défoncer celle de l'autre. Tchac ! Solide, la rombière geignait encore. J'ai dû la finir avec la lame encore chaude du sang du contrôleur. Du travail bâclé, mais bon, cas d’urgence. Puis à ce moment précis, deux balaises sont sortis de leurs tires parce que visiblement, on gênait la circulation. Et eux ? Ils n’étaient pas des empêcheurs de tuer en rond peut-être ? Ils n’ont pas aimé ma remarque. De plus, j’aime pas les balaises. Une boutonnière à chacun. Pour les reprises, voir avec la pharmacie la plus proche.

Avec tout ça, il se faisait tard et je commençais à avoir les crocs. J'ai laissé les cadavres à leur lente agonie et j'ai filé un peu au hasard en quête d'une gargotte. J'aime pas les restos. Les serveurs posent trop de questions. Un couvert seulement ? Et pour la cuisson ? Prendrez un dessert ? Café ou déca ? Je déteste le café. Ca me rend nerveux. J'ai fini par dégoter une brasserie. La serveuse avait tout pour plaire. Strabisme divergent prononcé et bégaiement en sus. Sacré pedigree. Aurait pu s'appeler BB. Bigleuse et bègue. Mais c'est vilain de se moquer. J'ai dégusté mon plat avant de mettre à jour mon calepin. Ne jamais me mettre en retard au niveau du calepin ! Sinon, j'oublie. Je comptabilisais donc mes clients de la journée. Les deux contrôleurs, le couple du taxi, le chauffeur, les balaises. Sous total : sept. J'ai horreur du chiffre sept. Surtout marre des trucs qui vont par sept. Les sept nains, les sept mercenaires,  les sept péchés capitaux, les sept jours de la semaine, les sept merveilles du monde, le septième art, le septième ciel. Des conneries. J'aime pas le sept. Ca porte la poisse. J'aurais dû me limiter à six. Mais bon, ce qui est fait est fait. Et la journée n’était pas finie. Comme d'habitude, j'ai profité de ma pause casse-croûte pour nettoyer mon matos. Une lame, il faut que ça reste propre. Question d'hygiène. La nappe était rose fadasse, je lui ai refait une coloration. Genre ton sur ton. Puis j'ai réglé l'addition. A ma façon. J'ai appelé BB pour lui faire remarquer qu’à la place du plat du jour, j’aurais préféré le plat du soir. Juste histoire de plaisanter. Elle a passé l'arme à gauche avant d'avoir compris ma blague. J'aime pas les gens qui manquent d'humour. Pas trop content mais repu, j'ai vidé les lieux sous les regards j'imagine admiratifs et envieux des rares clients. Faut dire ce qui est, j'avais opéré BB à la spectaculaire. Une césarienne vite fait sur le gaz. Alors bien sûr les beaufs avaient fait le plein des conversations à venir. J'y étais ! J'ai tout vu ! Mais je n’ai pas bougé, M’sieur le Commissaire. Evidemment. Bande de cons. J'aime pas les cons.

Ces péripéties m'avaient quelque peu fatigué. Je me suis assoupi à proximité dans un parking souterrain. Sous une caméra de surveillance. Quand les flics sont venus me cueillir, ça s'est plutôt bien passé. Ils m'ont dit comme ça qu'ils savaient que c'était moi. J'ai confirmé que oui, en effet, c'était moi. Ils m'ont demandé pourquoi. J'ai dit c'est comme ça. Mais encore, pourquoi ceci, pourquoi cela. Oh les gars ! Des questions à n’en plus finir. Du bavardage et vous savez mon amour pour ce dernier. Qui, quand, où, comment ? Je ne sais pas, moi ! C'est comme ça. J'aime pas les contrôleurs, j'aime pas les vieilles qui puent de la gueule, j’aime pas les chauffeurs de taxi, les grands balaises, les serveuses moches et tous les autres voir plus si affinités. Quoi pas « affinités », alors antipathie, j’ai bon là ? Moi, ce que j'aime, c'est rêver. En cabane, je vais avoir tout le temps de rêvasser. Même si ils m’ont confisqué mon calepin. Il va me manquer. Il y en a des choses dedans ! Le jour où j'ai fait connaissance avec un chasseur qui refusait que je passe en vélo sur SON chemin forestier et celui où j'ai raté mon permis de conduire. Des souvenirs inoubliables. Pour moi bien sûr mais aussi pour eux un petit peu quand même non ? Mais je garde tout ça pour le procès. Si ce putain de procureur ne me coupe pas la parole, bien entendu. Parce que voilà, il faut que je vous avoue un petit truc. J'aime pas les bavards ok, mais encore moins les malpolis.


(Adaptation d’une nouvelle d’H. Sard)

lundi 20 janvier 2014

Cannibale Lecteur

La nuit vient de tomber. Je le sais car la lumière tamisée de la lampe de bureau vient remplacer le peu de jour qui filtrait jusqu’alors par les interstices des volets vermoulus. Il est là. Avachi dans son fauteuil en cuir. Le regard fixe et hagard du junkie en manque. A nous scruter, les copains et moi. Sur lequel d’entre nous va-t-il jeter son dévolu ? Epancher sa soif de lecture ? Appétit d’ogre pour des mots couchés sur le papier. Boulimique de tournures alambiquées ou élémentaires. Jamais repu. Il vient de terminer un petit Caryl Ferey. Opuscule bien frêle. Une sorte de jumeau. Car ne possédant comme moi qu’une trentaine de feuillets. Simple mise en bouche avant de gloutonner sauvagement le prochain qui lui tombera entre les mains. Il a dû apprécier, car ce dernier ne va pas rejoindre le coin où s’entassent pêle-mêle les préposés au départ. Notre fameux camp de rétention. Un comble pour un livre d’être traité comme un sans papier. Le permis de séjour dans ce bureau peut aller d’une courte escale de deux jours à la détention à vie. Ainsi moi qui vous cause, j’ai la chance de faire partie des meubles. Mes atouts ? Un contenu enrichissant (ma beauté intérieure), un format chéquier portefeuille et une tranche fière qui vieillit sans trop jaunir. Contrairement à mes confrères de la Série Noire, par exemple. La couverture en papier glacé fatigue sans pour autant craqueler. Je cauchemarde parfois à l’évocation de ces horribles rides qui rejoindraient ma maigre épine dorsale où règne mon patronyme de parution dans une police rouge et noire microscopique. Faut dire qu’il prend soin de nous. Jamais de pages cornées. Une règle.
Je suis bien descendu plusieurs fois de mon perchoir, la peur au ventre de déménager sous d’autres cieux, mais j’ai toujours réintégré mon étagère. Je dois toujours lui plaire. Nous sommes de vieux amants. Je sais qu’une multitude de maîtresses pourraient prétendre au même grade que moi. Je fais partie d’une famille nombreuse dont le patriarche scribouillard est Pierre Desproges. La tribu s’est agrandie au fil des années. Même mes cousines, des biographies plus ou moins exhaustives, sont toujours présentes. Nous avons notre emplacement réservé. Pas trop ensoleillé, éloigné de toute humidité synonyme de mort certaine pour ma fratrie. Nous vivons en bon voisinage, écrit dessus écrit dessous entre Dard Frédéric et Djian Philippe.
Et puis, il y a les autres. Ceux qui patientent en préventive. Certains arrivés depuis des lustres. Achats compulsifs. Parce qu’une chouette présentation, un format bien maniable, une quatrième de couverture alléchante, un coup de cœur offert par un autre vampire lexical de ses connaissances, ou que sais-je encore… Et de traîner là. Dans l’attente. Le couloir de la mort avec pour perspective l’acquittement (adoubement, devrais-je peut-être écrire) ou le départ vers d’autres latitudes. Bien que d’après quelques réchappés revenus par erreur, notre sort serait enviable. Jamais de déchèterie, autrement dit « la fosse commune » dans notre jargon. Un recyclage d’occasion en librairie ou sur un étal de bouquiniste, il y a pire, non ? Nous avons aussi les « pistonnés ». Une classification à part. Pas forcément irrésistibles mais dédicacés, les diables. Je les hais. Avec leur paraphe d’auteur comme une légion d’honneur couchée sur les premières pages, les décorés nous narguent. Le précieux sésame garantissant de finir ses jours dans cet antre bibliophile. Une concession à perpétuité en somme. Ou bien la maison de retraite chez un autre anthropophage, généralement proche conseil et ami de notre cher pagivore. Jalousie et rancune. A une poignée de métastases près, j’aurais pu être des leurs. Enfin. Je suis toujours là. Mais jusqu’à quand ? De méchants extra terrestres ont débarqué : les e-books. Notre espèce serait-elle menacée ? En voie d’extinction ? L’ordinateur trône sur le bureau. Ambiance digne du Silence des Agneaux. C’est lui qui m’a laissé entendre que nous ne craignions rien. «Pour l’instant...» a-t’il ajouté, narquois. Dois-je arborer une confiance aveugle en la fidélité de mon Cannibale Lecteur ? Je reste sceptique. Comme l’indique mon titre. Au final, « la seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute ».       

mercredi 1 janvier 2014

Observons une année de silence...

« Et toi, l’Pirate, qu’est-ce qu’on te souhaite ? ». La paix. Mieux, le silence. Parce que je sature. Tes plaintes lecteur, tes chouineries lectrice. J’en ai ras le bandana. Mon souhait ? De vous coller au mur avec vos lamentations. Une bastos pour chacun. Vérifier si Polnareff et son paradis jouent à guichets ouverts. Pour l’enfer, je m’en charge. Avec vos trognes déconfites, j’ai déjà un avant goût. Et que ça se répand à longueur d’année, que ça ne va pas, y’a qu’à, faut qu’on. Jamais contents. De perpétuels grincements de craie dans les esgourdes. A s’en perforer les tympans comme papa Beethoven. Alors un peu de silence, s’il vous plaît. Et même si ça ne vous plaît pas. Fermez une bonne fois pour toutes vos clapets, les donneurs de leçons et mégères meuglant à qui mieux mieux ! Bien sûr, je sais : les maladies, les fins de mois difficiles, et tout le bataclan. Vous croyez qu’aboyer devant votre petite lucarne, avec vos aïeux et vos chiares, va vraiment changer les choses. Tout ce petit monde à se morfondre sur son piteux sort depuis des générations. Mais tellement heureux de baigner dans son jus finalement. Nostalgie de l’esclave. Pas tant envie de refaire le monde que ça au final. On verra plus tard pour la grande évasion. Parce qu’on ne sait pas. Si c’est pire, imagine. Prendre des risques ? Au grand jamais ! Plutôt crever dans son cholestérol ! Laissez-nous dans notre belle société de consommation. Nous voulons être des propriétaires. Même de miettes tombées du banquet des seigneurs. Des saigneurs. L’ambition citoyenne comme leur palier d’immeuble. Toujours envier celui du dessus, jalouser le voisin, faire chier celui du dessous. Vive la ripaille à coups de tickets resto, de savants cocktails d’antidépresseurs solubles dans l’alcool. C’est la criiiiise finale, pleurons tous, etc. Refrain connu. Internationale de la soumission. Surtout que rien ne change. 2014, 2015, 2050, 2100. Des pauvres, des riches. L’équilibre de plus en plus bancal. Pas grave. La norme. Aux urnes, les conformistes.

Me serais-je levé de mauvais poil en ce jour de l’an neuf ? Même pas. Vous me rendez juste fou. Mais va savoir qui est le plus dingue. Toi lecteur dépourvu de lucidité mais surtout pas de biens matériels ? Toi lectrice au grand cœur qui donne aux Restos en prévision de ton licenciement ? Donner. Encore et toujours. Votre kit de bonne conscience. Pour le calendrier des pompiers des fois que ta plaque  de cuisson en vitro céramique te pète à la gueule. Si seulement. Donner pour l’almanach des Postes bien que depuis l’avènement d’internet, les dernières bafouilles potentielles que tu reçois sont les vœux tarifés d’EDF, Veolia ou du Ministère des Finances. Note que je n’appelle pas au grand soir. A la Révolution avec un grand R. Je conchie les luttes de classes. Les communautés. Je ne veux rien posséder en commun avec qui que ce soit. Parce que souvent vous me faîtes tartir. Déjà bien obligé de vous supporter. Partageons juste un moment amical de temps à autre. Basta. Puis je m’en retournerai à mon mutisme. Parce que, comme l’a si bien scribouillé l’antraïgain à bacchantes, « je ne suis qu'un cri. Sans fil à la patte. Encore moins issu d'une écurie. Pas diplomate, je n'ai ni drapeau ni patrie, je ne suis pas rouge écarlate ni bleu ni blanc ni cramoisi. Je suis d'abord un cri pirate, de ces cris-là qu'on interdit. Je ne suis pas cri de plaisance ni gueulante de comédie, le cri qu'on pousse en apparence pour épater la compagnie. Moi si j'ai rompu le silence, c'est pour éviter l'asphyxie. Oui je suis un cri de défense, un cri qu'on pousse à la folie. Alors pardonnez si je vous dérange, je voudrais être un autre bruit. Etre le cri de la mésange, n'être qu'un simple gazouillis. Tomber comme un flocon de neige, être le doux bruit de la pluie. Mais je suis un cri qu'on abrège, je suis la détresse infiniiiiiiie».

« C'est pas bientôt fini avec tes conneries ? » Oui, lecteur. Bises, lectrice. T’aurais pas vu mon flingue et mes boules Quiès ? Maintenant, silence. Enfin.

vendredi 13 décembre 2013

Le marin des ondes

Salut lecteur du Cri Pirate. Hurlement funeste du flibustier devrais je écrire. Car nouvel hommage à un récent disparu. Alors oui, ça y est, je te devine déjà l’œil éteint, l’index prompt à glisser sur la vitre de ton Aïe pad 747 afin de faire défiler à toute berzingue les sites marchands de bonheurs éphémères étiquetés « Joyeux Noël ». Tablette high tech fin 2013 mutant low coast dès janvier 2014. Obsolescence, un des vocables préférés du geek. Bref. Revenons au sujet du jour. Même si l’amical Nelson du navire sud africain mérite amplement les témoignages d’affection de son peuple bien plus que les larmes de crocodile découlant d’une nauséabonde négrologie pondue par une poignée d’afrikaners nostalgiques du temps jadis, figure-toi que ce n’est absolument pas de ce dernier dont je souhaitais t’entretenir. Mon disparu à moi a eu l’humilité de larguer les amarres en catimini. Et toujours ce sentiment salement mélancolique de ma jeunesse qui se barre à vitesse supersonique. Donc parlons de mon père. Attention, pas de quiproquo, le mien de paternel se porte comme un charme, je te remercie. Te fais pas de bile, l’ancien solide comme il est, il devrait t’enterrer toi et toute ta famille, charognard de lecteur ! Non, je vais plutôt évoquer l’UN de mes pères. Spirituels s’entend. Brel, Brassens, Desproges, et Dard avaient ouvert le bal et creusé un peu plus le sillon de mes errances nocturnes, culturelles et solitaires. Et voilà que ce diable de Jean Louis Foulquier décarre à son tour rejoindre le bistrot des anges si cher au rouge gorge de Paname.
Captain Café. L’unique « pollen » qui laissait mes allergies en veilleuse. T’avais pas le droit, Jean Louis. Dorénavant, qui va me faire découvrir, sans cette voix embrumée par les plaisirs et douleurs de la vie, les nouveaux talents musicaux de ce putain d’Hexagone ? Lenoir mais surtout tézigue avez été mes sessions radiophoniques de chevet. Panachage de confessions feutrées et de tonitruants fous rires. Amitié, loyauté, et fidélité des Lavilliers, Higelin, Thiéfaine, Couture, Personne, Kent, Miossec et j’en oublie. Peu importe le temps qui se fait la malle. Ceux-ci seront toujours vivants. Ferré les baptisait les drôles de types. Sculpteurs de rimes, orfèvres ciseleurs du couplet, bâtisseurs de refrains pour l’éternité. Quant à ceux que l’on appelle pompeusement la nouvelle scène française ? Let's go. N’importe quoi pourvu que ça bouge. Punk, rock, jazz, rap, acoustique,  slam, je m’en balance. Que la langue vive. Que les mots, les idées, les images s’entrechoquent. Pas de discours foireux et insipide de bicorne à dorure du quai Conti, s’auto qualifiant d’immortel (bien moins que tes invités, mon Jean Louis !) de manière si présomptueuse. Pas non plus de pseudo analyse économique sur les ventes de CD ou téléchargements à t’en décrocher la mâchoire d’ennui. Juste du miel poétique tartiné sur des notes chaudes et colorées.
Eté 2013. La Rochelle. J’ai jeté l’ancre une poignée d’heures dans cette belle cité. Confortablement installé à la terrasse d’un bar du vieux port, les premiers reflets d’août s’égarent au fond de mon bock. Couleur ambre. L’esprit vagabond. Vue sur les tours menant à l’entrée du chenal. Un symbole. A la fois gardiennes d’un riche patrimoine culturel mais aussi tournées vers l’aventure, l’exploration, la découverte de nouveaux horizons. J’y retrouve l’âme de deux enfants du pays. Bernard Giraudeau et Jean Louis Foulquier. Bon vent les gars. Dans le brouillard ambiant des nuits sans sommeil, modeste phare du souvenir, je veille.